Un chant de noel (5/12)
Publié le 1 Décembre 2006
Résumé : Scrooge, un homme méchant et qui déteste noel, recoit la visite de Marley, son ancien associé décédé. Celui-ci lui explique que Scrooge va recevoir la visite de trois esprits. Le fantome de noel passé emmene Scrooge dans le passé...
5ème partie
Le bal domestique
Pas un écho endormi dans la maison, pas un cri des souris se livrant bataille derrière les boiseries, pas un son produit par le jet d’eau à demi gelé, tombant goutte à goutte dans l’arrièrecour, pas un soupir du vent parmi les branches sans feuilles d’un peuplier découragé, pas un battement sourd d’une porte de magasin vide, non, non, pas le plus léger pétillement du feu qui ne fît sentir au coeur de Scrooge sa douce influence, et ne donnât un plus libre cours à ses larmes. L’esprit lui toucha le bras et lui montra l’enfant, cet autre lui-même, attentif à sa lecture.
Soudain, un homme vêtu d’un costume étranger, visible, comme je vous vois, parut debout derrière la fenêtre, avec une hache attachée à sa ceinture, et conduisant par le licou un âne chargé de bois.
« Mais c’est Ali-Baba ! s’écria Scrooge en extase. C’est le bon vieil Ali-Baba, l’honnête homme ! Oui, oui, je le reconnais. C’est un jour de Noël que cet enfant là-bas avait été laissé ici tout seul, et que lui il vint, pour la première fois, précisémentaccoutré comme cela. Pauvre enfant ! Et Valentin, dit Scrooge, et son coquin de frère, Orson ; les voilà aussi. Et quel est son nom à celui-là, qui fut déposé tout endormi, presque nu, à la porte de Damas ; ne le voyez-vous pas ? Et le palefrenier du sultan renversé sens dessus dessous par les génies ; le voilà la tête en bas ! Bon ! traitez-le comme il le mérite ; j’en suis bien aise. Qu’avait-il besoin d’épouser la princesse ! »
Quelle surprise pour ses confrères de la Cité, s’ils avaient pu entendre Scrooge dépenser tout ce que sa nature avait d’ardeur et d’énergie à s’extasier sur de tels souvenirs, moitié riant, moitié pleurant, avec un son de voix des plus extraordinaires, et voir l’animation empreinte sur les traits de son visage !
« Voilà le perroquet ! continua-t-il ; le corps vert et la queue jaune, avec une huppe semblable à une laitue sur le haut de la tête ; le voilà ! « Pauvre Robinson Crusoé ! » lui criait-il quand il revint au logis, après avoir fait le tour de l’île en canot. « Pauvre Robinson Crusoé, où avez-vous été, Robinson Crusoé ? » L’homme croyait rêver, mais non, il ne rêvait pas. C’était le perroquet, vous savez. Voilà Vendredi courant à la petite baie pour sauver sa vie ! Allons, vite, courage, houp ! » Puis, passant d’un sujet à un autre avec une rapidité qui n’était point dans son caractère, touché de compassion pour cet autre lui-même qui lisait ces contes : « Pauvre enfant ! » répéta-t-il, et il se mit encore à pleurer.
« Je voudrais… murmura Scrooge en mettant la main dans sa poche et en regardant autour de lui après s’être essuyé les yeux avec sa manche ; mais il est trop tard maintenant.
– Qu’y a-t-il ? demanda l’esprit.
– Rien, dit Scrooge, rien. Je pensais à un enfant qui chantait un Noël hier soir à ma porte ; je voudrais lui avoir donné quelque chose : voilà tout. »
Le fantôme sourit d’un air pensif, et de la main, lui fit signe de se taire en disant : « Voyons un autre Noël. »
À ces mots, Scrooge vit son autre lui-même déjà grandi, et la salle devint un peu plus sombre et un peu plus sale. Les panneaux s’étaient fendillés, les fenêtres étaient crevassées, des fragments de plâtre étaient tombés du plafond, et les lattes se montraient à découvert. Mais comment tous ces changements à vue se faisaient-ils ? Scrooge ne le savait pas plus que vous. Il savait seulement que c’était exact, que tout s’était passé comme cela, qu’il se trouvait là, seul encore, tandis que tous les autres jeunes garçons étaient allés passer les joyeux jours de fête dans leurs familles.
Maintenant il ne lisait plus, mais se promenait de long en large en proie au désespoir. Scrooge regarda le spectre ; puis, avec un triste hochement de tête, jeta du côté de la porte un coup d’oeil plein d’anxiété.
Elle s’ouvrit ; et une petite fille, beaucoup plus jeune que l’écolier, entra comme un trait ; elle passa ses bras autour de son cou et l’embrassa plusieurs fois en lui disant :
« Cher, cher frère ! Je suis venue pour vous emmener à la maison, cher frère, dit-elle en frappant ses petites mains l’une contre l’autre, et toute courbée en deux à force de rire. Vous emmener à la maison, à la maison, à la maison !
– À la maison, petite Fanny ? répéta l’enfant.
– Oui, dit-elle radieuse. À la maison, pour tout de bon, à la maison, pour toujours, toujours. Papa est maintenant si bon, en comparaison de ce qu’il était autrefois, que la maison est comme un paradis ! Un de ces soirs, comme j’allais me coucher, il me parla avec une si grande tendresse, que je n’ai pas eu peur de lui demander encore une fois si vous ne pourriez pas venir à la maison ; il m’a répondu que oui, que vous le pouviez, et m’a envoyée avec une voiture pour vous chercher. Vous allez être un homme ! ajouta-t-elle en ouvrant de grands yeux ; vous ne reviendrez jamais ici ; mais d’abord, nous allons demeurer ensemble toutes les fêtes de Noël, et passer notre temps de la manière la plus joyeuse du monde.
– Vous êtes une vraie femme, petite Fanny ! », s’écria le jeune garçon.
Elle battit des mains et se mit à rire ; ensuite elle essaya de lui caresser la tête ; mais, comme elle était trop petite, elle se mit à rire encore, et se dressa sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Alors, dans son empressement enfantin, elle commença à l’entraîner vers la porte, et lui, il l’accompagnait sans regret.
Une voix terrible se fit entendre dans le vestibule : « Descendez la malle de master Scrooge, allons ! » Et en même temps parut le maître en personne, qui jeta sur le jeune M. Scrooge un regard de condescendance farouche, et le plongea dans un trouble affreux en lui secouant la main en signe d’adieu. Il l’introduisit ensuite, ainsi que sa soeur, dans la vieille salle basse, la plus froide qu’on ait jamais vue, véritable cave, où les cartes suspendues aux murailles, les globes célestes et terrestres dans les embrasures de fenêtres, semblaient glacés par le froid. Il leur servit une carafe d’un vin singulièrement léger, et un morceau de gâteau singulièrement lourd, régalant lui-même de ces friandises le jeune couple, en même temps qu’il envoyait un domestique de chétive apparence pour offrir « quelque chose » au postillon, qui répondit qu’il remerciait bien monsieur, mais que, si c’était le même vin dont il avait déjà goûté auparavant, il aimait mieux ne rien prendre. Pendant ce temps-là on avait attaché la malle de maître Scrooge sur le haut de la voiture ; les enfants dirent adieu de très grand coeur au maître, et, montant en voiture, ils traversèrent gaiement l’allée du jardin ; les roues rapides faisaient jaillir, comme des flots d’écume, la neige et le givre qui recouvraient les sombres feuilles des arbres.
« Ce fut toujours une créature délicate qu’un simple souffle aurait pu flétrir, dit le spectre… Mais elle avait un grand coeur.
– Oh ! oui, s’écria Scrooge. Vous avez raison. Ce n’est pas moi qui dirai le contraire, esprit, Dieu m’en garde !
– Elle est morte mariée, dit l’esprit, et a laissé deux enfants, je crois.
– Un seul, répondit Scrooge.
– C’est vrai, dit le spectre, votre neveu. »
Scrooge parut mal à l’aise et répondit brièvement : « Oui. » Quoiqu’ils n’eussent fait que quitter la pension en ce moment, ils se trouvaient déjà dans les rues populeuses d’une ville, où passaient et repassaient des ombres humaines, où des ombres de charrettes et de voitures se disputaient le pavé, où se rencontraient enfin le bruit et l’agitation d’une véritable ville. On voyait assez clairement, à l’étalage des boutiques, que là aussi on célébrait le retour de Noël ; mais c’était le soir, et les rues étaient éclairées.
Le spectre s’arrêta à la porte d’un certain magasin, et demanda à Scrooge s’il le reconnaissait.
« Si je le reconnais ! dit Scrooge. N’est-ce pas ici que j’ai fait mon apprentissage ? »
Ils entrèrent. À la vue d’un vieux monsieur en perruque galloise, assis derrière un pupitre si élevé, que, si le gentleman avait eu deux pouces de plus, il se serait cogné la tête contre le plafond, Scrooge s’écria en proie à une grande excitation :
« Mais c’est le vieux Fezziwig ! Dieu le bénisse ! C’est Fezziwig ressuscité ! »
Le vieux Fezziwig posa sa plume et regarda l’horloge qui marquait sept heures. Il se frotta les mains, rajusta son vaste gilet, rit de toutes ses forces, depuis la plante des pieds jusqu’à la pointe des cheveux, et appela d’une voix puissante, sonore, riche, pleine et joviale :
« Holà ! oh ! Ebenezer ! Dick ! »
L’autre Scrooge, devenu maintenant un jeune homme, entra lestement, accompagné de son camarade d’apprentissage.
« C’est Dick Wilkins, pour sûr ! dit Scrooge au fantôme… Oui, c’est lui ; miséricorde ! le voilà. Il m’était très attaché, le pauvre Dick ! ce bien cher Dick !
– Allons, allons, mes enfants ! s’écria Fezziwig, on ne travaille plus ce soir. C’est la veille de Noël, Dick. C’est Noël, Ebenezer ! Vite, mettons les volets, cria le vieux Fezziwig en faisant gaiement claquer ses mains. Allons tôt ! comment ! ce n’est pas encore fait ? »
Vous ne croiriez jamais comment ces deux gaillards se mirent à l’ouvrage ! Ils se précipitèrent dans la rue avec les volets, un, deux, trois ;… les mirent en place, … quatre, cinq, six ;… posèrent les barres et les clavettes ;… sept, huit, neuf, …et revinrent avant que vous eussiez pu compter jusqu’à douze, haletants comme des chevaux de course.
« Ohé ! oh ! s’écria le vieux Fezziwig descendant de son pupitre avec une merveilleuse agilité. Débarrassons, mes enfants, et faisons de la place ici ! Holà, Dick ! Allons, preste, Ebenezer ! »
Débarrasser ! ils auraient même tout déménagé s’il avait fallu, sous les yeux du vieux Fezziwig. Ce fut fait en une minute. Tout ce qui était transportable fut enlevé comme pour disparaître à tout jamais de la vie publique, le plancher balayé et arrosé, les lampes apprêtées, un tas de charbon jeté sur le feu, et le magasin devint une salle de bal aussi commode, aussi chaude, aussi sèche, aussi brillante qu’on pouvait le désirer pour une soirée d’hiver.
Vint alors un ménétrier avec son livre de musique. Il monta au haut du grand pupitre, en fit un orchestre et produisit des accords réjouissants comme la colique. Puis entra Mme Fezziwig, un vaste sourire en personne ; puis entrèrent les trois miss Fezziwig, radieuses et adorables ; puis entrèrent les six jeunes poursuivants dont elles brisaient les coeurs ; puis entrèrent tous les jeunes gens et toutes les jeunes filles employés dans le commerce de la maison ; puis entra la servante avec son cousin le boulanger ; puis entra la cuisinière avec l’ami intime de son frère, le marchand de lait ; puis entra le petit apprenti d’en face, soupçonné de ne pas avoir assez de quoi manger chez son maître ; il se cachait derrière la servante du numéro 15, à laquelle sa maîtresse, le fait était prouvé, avait tiré les oreilles.
Ils entrèrent tous, l’un après l’autre, quelques-uns d’un air timide, d’autres plus hardiment, ceux-ci avec grâce, ceux-là avec gaucherie, qui poussant, qui tirant ; enfin tous entrèrent de façon ou d’autre et n’importe comment. Ils partirent tous, vingt couples à la fois, se tenant par la main et formant une ronde. La moitié se porte en avant, puis revient en arrière ; c’est au tour de ceux-ci à se balancer en cadence, c’est au tour de ceux-là à entraîner le mouvement ; puis ils recommencent tous à tourner en rond plusieurs fois, se groupant, se serrant, se poursuivant les uns les autres : le vieux couple n’est jamais à sa place, et les jeunes couples repartent avec vivacité, quand ils l’ont mis dans l’embarras, puis, enfin, la chaîne est rompue et les danseurs se trouvent sans vis-à-vis. Après ce beau résultat, le vieux Fezziwig, frappant des mains pour suspendre la danse, s’écria :
« C’est bien ! » et le ménétrier plongea son visage échauffé dans un pot de porter, spécialement préparé à cette intention. Mais, lorsqu’il reparut, dédaignant le repos, il recommença de plus belle, quoiqu’il n’y eût pas encore de danseurs, comme si l’autre ménétrier avait été reporté chez lui, épuisé, sur un volet de fenêtre, et que ce fut un nouveau musicien qui fut venu le remplacer, résolu à vaincre ou à périr.
Il y eut encore des danses, et le jeu des gages touchés ; puis encore des danses, un gâteau, du négus, une énorme pièce de rôti froid, une autre de bouilli froid, des pâtés au hachis et de la bière en abondance. Mais le grand effet de la soirée, ce fut après le rôti et le bouilli, quand le ménétrier (un fin matois, remarquez bien, un diable d’homme qui connaissait bien son affaire : ce n’est ni vous ni moi qui aurions pu lui en remontrer !) commença à jouer « Sir Robert de Coverley ». Alors s’avança le vieux Fezziwig pour danser avec Mme Fezziwig. Ils se placèrent en tête de la danse. En voilà de la besogne ! vingt-trois ou vingt-quatre couples à conduire, et des gens avec lesquels il n’y avait pas à badiner, des gens qui voulaient danser et ne savaient ce que c’était que d’aller le pas.
Mais quand ils auraient bien été deux ou trois fois aussi nombreux, quatre fois même, le vieux Fezziwig aurait été capable de leur tenir tête, Mme Fezziwig pareillement. Quant à elle, c’était sa digne compagne, dans toute l’étendue du mot. Si ce n’est pas là un assez bel éloge, qu’on m’en fournisse un autre, et j’en ferai mon profit. Les mollets de Fezziwig étaient positivement comme deux astres. C’étaient des lunes qui se multipliaient dans toutes les évolutions de la danse. Ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient de plus belle. Et quand le vieux Fezziwig et Mme Fezziwig eurent exécuté toute la danse : avancez et reculez, tenez votre danseuse par la main, balancez, saluez; le tire-bouchon ; enfilez l’aiguille et reprenez vos places ; Fezziwig faisait des entrechats si lestement, qu’il semblait jouer du flageolet avec ses jambes, et retombait ensuite en place sur ses pieds droit comme un I.
Quand l’horloge sonna onze heures, ce bal domestique prit fin. M. et Mme Fezziwig allèrent se placer de chaque côté de la porte, et secouant amicalement les mains à chaque personne individuellement, lui aux hommes, elle aux femmes, à mesure que l’on sortait, ils leur souhaitèrent à tous un joyeux Noël.
Lorsqu’il ne resta plus que les deux apprentis, ils leur firent les mêmes adieux, puis les voix joyeuses se turent, et les jeunes gens regagnèrent leurs lits placés sous un comptoir de l’arrière boutique. Pendant tout ce temps, Scrooge s’était agité comme un homme qui aurait perdu l’esprit. Son coeur et son âme avaient pris part à cette scène avec son autre lui-même. Il reconnaissait tout, se rappelait tout, jouissait de tout et éprouvait la plus étrange agitation. Ce ne fut plus que quand ces brillants visages de son autre lui-même et de Dick eurent disparu à leurs yeux, qu’il se souvint du fantôme et s’aperçut que ce dernier le considérait très attentivement, tandis que la lumière dont sa tête était surmontée brillait d’une clarté de plus en plus vive.
A suivre...
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