I nuit. Le marchand et le génie.

Publié le 11 Novembre 2006

Sire, il y avait autrefois un marchand qui possédait de

grands biens, tant en fonds de terre qu’en marchandises et en

argent comptant. Il avait beaucoup de commis, de facteurs et

d’esclaves. Comme il était obligé de temps en temps de faire des

voyages, pour s’aboucher avec ses correspondants, un jour

qu’une affaire d’importance l’appelait assez loin du lieu qu’il

habitait, il monta à cheval et partit avec une valise derrière lui,

dans laquelle il avait mis une petite provision de biscuit et de

dattes, parce qu’il avait un pays désert à passer, où il n’aurait

pas trouvé de quoi vivre. Il arriva sans accident à l’endroit où il

avait affaire, et quand il eut terminé la chose qui l’y avait appelé,

il remonta à cheval pour s’en retourner chez lui.

Le quatrième jour de sa marche, il se sentit tellement incommodé

de l’ardeur du soleil, et de la terre échauffée par ses

rayons, qu’il se détourna de son chemin pour aller se rafraîchir

sous des arbres qu’il aperçut dans la campagne. Il y trouva, au

pied d’un grand noyer, une fontaine d’une eau très-claire et coulante.

Il mit pied à terre, attacha son cheval à une branche

d’arbre, et s’assit près de la fontaine, après avoir tiré de sa valise

quelques dattes et du biscuit. En mangeant les dattes, il en jetait

les noyaux à droite et à gauche. Lorsqu’il eut achevé ce repas

frugal, comme il était bon musulman, il se lava les mains, le visage

et les pieds, et fit sa prière.

Il ne l’avait pas finie, et il était encore à genoux, quand il vit

paraître un génie tout blanc de vieillesse et d’une grandeur

énorme, qui, s’avançant jusqu’à lui le sabre à la main, lui dit

d’un ton de voix terrible : « Lève-toi, que je te tue avec ce sabre,

comme tu as tué mon fils. » Il accompagna ces mots d’un cri

effroyable. Le marchand, autant effrayé de la hideuse figure du

monstre que des paroles qu’il lui avait adressées, lui répondit en

tremblant : « Hélas ! mon bon seigneur, de quel crime puis-je

être coupable envers vous, pour mériter que vous m’ôtiez la

vie ? — Je veux, reprit le génie, te tuer de même que tu as tué

mon fils. — Hé ! bon Dieu, repartit le marchand, comment

pourrais-je avoir tué votre fils ? Je ne le connais point, et je ne

l’ai jamais vu. — Ne t’es-tu pas assis en arrivant ici ? répliqua le

génie ; n’as-tu pas tiré des dattes de la valise, et, en les mangeant,

n’en as-tu pas jeté les noyaux à droite et à gauche ? — J’ai

fait ce que vous dites, répondit le marchand ; je ne puis le nier.

— Cela étant, reprit le génie, je te dis que tu as tué mon fils, et

voici comment : dans le temps que tu jetais tes noyaux, mon fils

passait ; il en a reçu un dans l’oeil, et il en est mort : c’est pourquoi

il faut que je te tue. — Ah ! monseigneur, pardon, s’écria le

marchand. — Point de pardon, répondit le génie, point de miséricorde.

N’est-il pas juste de tuer celui qui a tué ? — J’en demeure

d’accord, dit le marchand ; mais je n’ai assurément pas

tué votre fils ; et quand cela serait, je ne l’aurais fait que fort

innocemment : par conséquent, je vous supplie de me pardonner

et de me laisser la vie. — Non, non, dit le génie, en persistant

dans sa résolution, il faut que je te tue de même que tu as

tué mon fils. » À ces mots, il prit le marchand par le bras, le jeta

la face contre terre, et leva le sabre pour lui couper la tête.

gnez-vous la tête, et les pieds jusqu'à la cheville. » Un musulman

doit faire sa prière cinq fois par jour : 1° Une heure avant le lever du

soleil ; 2° à midi ; 3° à trois heures après midi ; 4° au coucher du

soleil ; 5° une heure et demie après le coucher du soleil. En priant, le

musulman se tourne toujours du côté de la Mecque.

Cependant le marchand tout en pleurs, et protestant de son

innocence, regrettait sa femme et ses enfants, et disait les choses

du monde les plus touchantes. Le génie, toujours le sabre

haut, eut la patience d’attendre que le malheureux eût achevé

ses lamentations ; mais il n’en fut nullement attendri : « Tous

ces regrets sont superflus, s’écria-t-il ; quand tes larmes seraient

de sang, cela ne m’empêcherait pas de te tuer comme tu as tué

mon fils. — Quoi ! répliqua le marchand, rien ne peut vous toucher

? Vous voulez absolument ôter la vie à un pauvre innocent

? — Oui, repartit le génie, j’y suis résolu. » En achevant ces

paroles…

Scheherazade, en cet endroit, s’apercevant qu’il était jour, et

sachant que le sultan se levait de grand matin pour faire sa

prière et tenir son conseil, cessa de parler. « Bon Dieu ! ma

soeur, dit alors Dinarzade, que votre conte est merveilleux ! —

La suite en est encore plus surprenante, répondit Scheherazade

; et vous en tomberiez d’accord, si le sultan voulait me laisser

vivre encore aujourd’hui, et me donner la permission de

vous la raconter la nuit prochaine. » Schahriar, qui avait écouté

Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même : « J’attendrai jusqu’à

demain ; je la ferai toujours bien mourir quand j’aurai entendu

la fin de son conte. » Ayant donc pris la résolution de ne

pas faire ôter la vie à Scheherazade ce jour-là, il se leva pour

faire sa prière et aller au conseil.

Pendant ce temps-là, le grand vizir était dans une inquiétude

cruelle : au lieu de goûter la douceur du sommeil, il avait

passé la nuit à soupirer et à plaindre le sort de sa fille, dont il

devait être le bourreau. Mais si dans cette triste attente il craignait

la vue du sultan, il fut agréablement surpris, lorsqu’il vit

que ce prince entrait au conseil sans lui donner l’ordre funeste

qu’il en attendait.

Le sultan, selon sa coutume, passa la journée à régler les affaires

de son empire, et quand la nuit fut venue, il coucha encore

avec Scheherazade. Le lendemain avant que le jour parût,

Dinarzade ne manqua pas de s’adresser à sa soeur et de lui dire :

« Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant

le jour qui paraîtra bientôt, de continuer le conte d’hier. » Le

sultan n’attendit pas que Scheherazade lui en demandât la permission

: « Achevez, lui dit-il, le conte du génie et du marchand

; je suis curieux d’en entendre la fin. » Scheherazade prit

alors la parole, et continua son conte dans ces termes :

Rédigé par Geotoine

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